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Longtemps, je me suis couché de bonne heure

Discussion in 'Français Seulement' started by egressio, May 12, 2013.

  1. egressio Senior Member

    korean
    Bonjour,

    Une question sur l'incipit proustien : Lontemps, je me suis couché de bonne heure...

    C'est sur la valeur du passé simple de cet incipit, cependant que les phrases qui le suivent sont écrites à l'imparfait

    Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait:::

    Donc, ma question est ....
    si l'on dit "Lontemps, je me couchais de bonne heure... la pensée... m'éveillait ; je voulais... ;
    C'est grammaticalement possible? Et quelle serait la différence entre l'imparfait et le passé composé dans cet incipit?
     
  2. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    Bonjour,
    Longtemps, je me suis couché de bonne heure... :tick: / Longtemps, je me couchais de bonne heure... :cross:
    Le complément de temps "Longtemps" empêche l'emploi de l'imparfait. "Longtemps" = "Pendant longtemps", c-à-d durant une période déterminée, limitée dans le temps, avec un début et une fin. Or l'imparfait, comme son nom l'indique, est un temps imperfectif : l'action n'est pas envisagée comme terminée, mais en cours de procès. L'emploi de l'imparfait est donc incompatible avec "longtemps".
     
  3. janpol

    janpol Senior Member

    France
    France - français
    N'est-ce pas l'imprécision de "longtemps" qui interdit l'emploi de l'imparfait : quand j'étais enfant, je me couchais de bonne heure, quand j'étais en vacances à Balbec, je me couchais de bonne heure...
    Dans ces phrases de Proust, l'imparfait exprime l'habitude.
     
  4. Maître Capello

    Maître Capello Mod et ratures

    Suisse romande
    French – Switzerland
    Disons plutôt que l'imparfait est impossible avec longtemps en tête de phrase, signifiant sur une période prolongée. Voici un exemple où longtemps est tout à fait admissible :

    Tous les jours, je marchais longtemps sur la plage.
     
  5. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    L'imparfait est toutefois également impossible dans cette phrase : Je me suis longtemps couché de bonne heure.

    D'après moi, ce qui ne permet pas d'employer l'imparfait ici, c’est l’incompatibilité que je signale au post #2 entre « (pendant) longtemps » qui
    porte sur toute la phrase et indique un passé révolu, et l’aspect imperfectif de l’imparfait. On doit donc utiliser un temps de l'accompli.

    Dans la phrase « Tous les jours, je marchais longtemps sur la plage. », l’action n’est pas envisagée comme terminée, le procès est vu en cours dans le passé + longtemps ne porte que sur le verbe
    .
     
  6. egressio Senior Member

    korean
    Vous voulez dire que avec "quand j'étais enfant, je me couchais de bonne heure", l'imparfait est possible? Mais une 'enfance' n'est pas quelque chose de terminée?

    En tant qu'un etranger, cette distinction est trop subtile pour moi.
     
  7. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    Egressio, on parle ici d'« envisager » l'action, de « vision du procès » (en cours vs. terminé), de la perspective adoptée par le narrateur, et non de notions sémantiques telles que l'enfance.

    Celui qui énonce la phrase peut se situer mentalement après les événements qu'il relate, quand ceux-ci sont terminés (ex.: Longtemps, je me suis couché de bonne heure) ou au moment où les événements ont eu lieu et exposer ces événements en cours de réalisation (ex.: Je lisais quand le téléphone a sonné).

    Dans la phrase « Quand j'étais enfant, je me couchais de bonne heure », l'imparfait est possible car le complément de temps n'indique pas lui-même une période limitée dans le temps, finie ; « Quand j'étais enfant » (imparfait) exprime une durée envisagée dans son cours. -> On a le choix : "je me couchais" (imparfait d'habitude) ou passé simple ou composé "j'ai fait telle ou telle chose" (action ponctuelle).
    Tandis que « longtemps » (il faut comprendre « pendant longtemps », la préposition de temps pendant pouvant être omise) exprime une période de temps limitée (pendant indique une durée définie, avec un début et une fin). -> On n'a pas le choix, la vision est forcément rétrospective, le procès est accompli -> passé simple ou passé composé.

    Je sais que c'est difficile pour les étrangers (d'autant plus que s'ajoute ici l'aspect - duratif [j'étais], itératif [je me levais]...) mais j'espère que ces explications te permettront d'y voir un peu plus clair.
     
  8. CapnPrep Senior Member

    France
    AmE
    Donc si on dit pendant mon enfance, la durée est présentée comme définie/déterminée/limitée, non ? Et pourtant cette expression peut très bien être suivie d'un imparfait.
     
  9. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    C'est la même chose que "quand j'étais enfant", on a ensuite le choix du temps en fonction de la perspective et de l'aspect (cf. post #7). Mais il est certain qu'à la différence d'autres prépositions de temps exprimant la durée (depuis, pour), pendant indique une durée définie.

    Pour en revenir à la question du fil, peut-être ai-je omis quelque chose et n'ai-je pas assez insisté sur la vision de procès en cours ou achevé. Le passé composé dans la phrase "Longtemps, je me suis couché de bonne heure" indique que le procès exprimé par le verbe - ici, une habitude - est considéré comme terminé (et l'on peut supposer qu'il y a eu un changement : après la période évoquée, le « je » aurait cessé de se lever aussi tôt).
     
  10. CapnPrep Senior Member

    France
    AmE
    Le problème est donc d'expliquer pourquoi on aurait ce choix de perspective avec pendant mon enfance et pas avec longtemps. Mais en réalité, on peut trouver des exemples de (pendant) longtemps suivi de l'imparfait :
    • Pendant longtemps, on appelait en France "politique de confiance" celle qui était destinée à rassurer les banques, les milieux d'affaires. (Mendès-France)
    • Pendant longtemps, jusqu'aux tranchées de la guerre de 14, je croyais que les poux, c'était des ratés de tricot. (F. Dolto)
    • Longtemps, je pensais que je ne pouvais pas être aussi intelligente que Céline à cause de mon milieu simple. (A. Ernaux)
    • Pendant longtemps, dans l'Empire des tsars et l'état soviétique, la prééminence russe était un fait acquis. (H. Carrère-d'Encausse)
    • cette injustice lui est d' autant plus pénible que longtemps, très longtemps, c' était lui qui était hostile un peu, à mon sujet (Goncourt)
     
    Last edited: May 13, 2013
  11. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    Je pense l'avoir expliqué (le locuteur se situe mentalement au moment des faits, pendant leur déroulement, ou après les faits + un changement postérieur d'habitude), mais si cette explication ne vous convainc pas, proposez donc autre chose !
     
  12. CapnPrep Senior Member

    France
    AmE
    Vous expliquez le choix entre le passé composé et l'imparfait. Il s'agit en fait de l'explication standard que l'on peut trouver dans tous les manuels de grammaire française ; j'imagine qu'egressio la connaissait déjà. Pour répondre à sa question, vous affirmez — de manière générale — qu'avec longtemps « [o]n n'a pas le choix ». « Le complément de temps "Longtemps" empêche l'emploi de l'imparfait. […] L'emploi de l'imparfait est donc incompatible avec "longtemps" ». La justification que vous avez fournie (période définie → temps de l'accompli obligatoire) s'est avérée invalable. Alors, non, votre argumention ne me convainc pas. Les exemples que j'ai cités (#10) suggèrent qu'en réalité, on a le choix avec longtemps de se situer pendant le déroulement des faits et donc d'employer l'imparfait (tout en exprimant l'idée d'un changement d'habitude survenu après la période indiquée). Trouvez-vous ces exemples agrammaticaux ? Leur mettriez-vous une :cross: comme vous l'avez fait pour Longtemps, je me couchais de bonne heure ?
     
  13. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    La critique est aisée, l'art est difficile. Nous attendons tous ! ;)

    Et heureusement que je ne contredis pas les livres de grammaire !
     
  14. egressio Senior Member

    korean
    Je vous remercie sincèrement pour vos explications, voire, un vrai débat!



    Maintenant, je vois (du moins, je le crois) voir les choses clairement.


    Mais pour être certain, j'aimerais poser une question supplémentaire.


    Si j'ai bien compris, l'incipit proustien signalerait grammaticalement :

    1) un fait accompli, terminé (je ne me couche plus de bonne heure)
    2) mais aussi un fait itératif du passé? (ça s'est passé plusieurs fois régulièrement pendant longtemps. C'était l'habitude d'une époque de ma vie)


    Si c'est le cas, l'imparfait constant des phrases qui le suivent marque-t-il une valeur itérative ou une valeur durative?

    1) Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient (itératif?)
    2) Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; (duratif?)
     
    Last edited: May 13, 2013
  15. CapnPrep Senior Member

    France
    AmE
    Je ne vois pas ce qu'il y a de difficile dans l'art de se répéter et de s'auto-citer… Vous attendez de moi une autre explication de l'incompatibilité de l'imparfait après longtemps, mais avant d'expliquer, avant d'avancer des généralisations, il faut prendre le temps d'observer. Les données présentées plus haut (#10), que vous semblez ne pas vouloir regarder, montrent qu'il n'y a pas d'incompatibilité absolue. Peut-être qu'il faut dire que les prédicats statifs (croire, penser, être + attribut) admettent l'imparfait, mais pas les prédicats ponctuels comme se coucher ? Mais en fait on peut trouver dans cette construction des verbes exprimant une action ponctuelle (avec une lecture habituelle/itérative). En quoi ces exemples diffèrent-ils de la phrase de Proust ?

    • À ce moment-là, et pendant très longtemps, je partais le matin vers 10 heures et je rentrais le soir vers 19 heures, j'avais mon atelier ailleurs. (Boltanski)
    • mais autrefois, et pendant longtemps, pendant très, très, très longtemps, au contraire, en arrivant au marché par la rue de Bruxelles, je tournais à droite le coin du ciné porno, longeais la pharmacie, traversais la rue Blanche, passais le café qui fut ceci, qui fut cela, qui change souvent, traversais la rue Fontaine, passais l'entrée du monop (Roubaud)
    • Malgré nos invitations, pendant longtemps, le comité central du parti communiste ne prenait pas la peine de nous répondre. (Schwartz)
    • Pendant longtemps, pendant les repas à deux que je subissais, le couvert d'Arthur était mis, signe d'une volonté ferme de ne pas accepter sans réagir l'injustice imméritée. (Ollivier)
    • Longtemps, les innombrables personnes qui, de bonne foi ou non, d'une façon désintéressée ou non, observaient d'un esprit réservé la politique du Gouvernement, excluaient le général de Gaulle de leurs commentaires sévères. (Mauriac)
     
  16. Marie3933

    Marie3933 Senior Member

    España
    français
    * Le Trésor de la Langue Française signale effectivement, à propos de longtemps :[FONT=&amp]« [/FONT]Avec des verbes perfectifs, l'effet de sens étant itér[atif][FONT=&amp] »[/FONT] (et se lever est bien un verbe perfectif).
     
    Last edited: May 14, 2013
  17. egressio Senior Member

    korean
    Merci beaucoup!!!
     

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