Bah ! qui est-ce qui n’a pas cinquante ans ? quelques blancs-becs peut-être !

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M. Larose veut dire exactement?

Voici le contexte: 'Quant aux prêtres, c’était l’abbé Halma, le même à qui M. Larose, son collaborateur à la Foudre, disait : Bah ! qui est-ce qui n’a pas cinquante ans ? quelques blancs-becs peut-être ! […]

Voici le livre duqel ce passage a été extrait: Les misérable.
 
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  • moetai

    Member
    Francais France
    L'age de tout ces personnages d'un certain grade était supérieur à cinquante ans, sauf celui de quelques nouveaux venus qui étaient d'un grade inférieur.
     

    ancenis

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    français/France
    Difficile de décrypter cette remarque incidente qui d'ailleurs a pu avoir lieu bien avant l'épisode décrit ici par Hugo, mais je penche pour une réponse de Larose à Halma à propos de l'âge et de l'expérience du personnel politique de la Restauration.
    On est au début des années 1820, et avoir plus ou moins de 50 ans marque une césure importante entre ceux qui ont réellement connu l'Ancien Régime et vécu en adulte l'acmé de la Révolution, et les plus jeunes.

    Dans les milieux ultras (qui, il faut bien le comprendre, était plus ultras que le roi lui-même, en particulier Louis XVIII qui régna très prudemment en fait) on s'étonnait souvent, voire même on se scandalisait que les plus anciens et plus fidèles soutiens des Bourbons n'aient pas été suffisamment récompensés par des postes de responsabilité dans les ministères. On est dans les années 1821-1823, c'est-à dire juste après le ministère Decazes, homme nouveau dans la sphère légitimiste, et abhorré des ultras. Decazes était né en 1780, il fut jusqu'en 1984 et Laurent Fabius le plus jeune chef de gouvernement français. La presse ultra s'était déchaînée contre lui et contre ces jeunes opportunistes qui, non seulement ont souvent commencé leur carrière politique sous l'Empire, ce qui est une tare ineffaçable pour les royalistes (qu'on n'appelait pas encore ultras) qui croupissaient alors en Russie ou en Angleterre, mais qui confisquent maintenant les places au détriment des anciens qui avaient servi, souffert, et perdu leurs biens.

    Larose (jamais entendu parler de lui) pourrait bien apporter une réfutation (objectivement assez exacte d'ailleurs) à son collègue, car en fait, quand on regarde cela de près, dans ces milieux ultras de la restauration, hors quelques carrières spectaculaires comme celle de Decazes, du comte Molé ou du baron de Damas (probablement ces "jeunes blancs-becs"), la moyenne d'âge était assez élevée. Les moins de 50 ans, nés donc après les années 1770, sont rares dans les ministères suivants: 2 dans le ministère Richelieu, 4 sous Villèle (et encore 2 d'entre eux atteignent-ils le cinquantenaire en poste).
     

    Yendred

    Senior Member
    Français - France
    Il y a une référence plus tôt dans le roman à ces "blancs-becs" :
    Il y a presque toujours autour d’un évêque une escouade de petits abbés comme autour d’un général une volée de jeunes officiers.
    C’est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ».

    Les Misérables/Tome 1/Livre 1/12 - Wikisource
     

    ancenis

    Banned
    français/France
    Oui, mais est-ce que ce sont les mêmes sortes de blancs-becs ?

    Intéressant que vous fassiez le rapprochement en le suggérant, car quel est le seul lien entre ce sens de blancs-becs par François de Sales au XVIIème siècle et celui, supposé conforme, émis par Larose au XIXème ? Uniquement leur citation par Hugo. En effet, remarquez que ce n'est pas lui qui utilise ce terme, il ne fait que citer deux personnages séparés par deux siècles. Est-ce déterminant ou est-ce une coïncidence ? Est-ce suffisant pour figer le terme dans une seule acception ? Autrement dit, peut-on affirmer que Larose a François de Sales en tête quand il parle de blancs-becs ? Car le terme n'a rien qui le prédispose à ne s'appliquer qu'à des clercs, il est générique, et peut s'appliquer à n'importe qui, d'autant plus que Larose est hors contexte, il n'est pas avec Halma à cette soirée, il ne commente pas avec lui la scène que nous lisons.
    Et même peut-on tout bonnement croire aveuglément Hugo au sujet de cette citation qu'on trouve "quelque part" chez François de Sales ? Parce que:

    A.1reattest. 1752 (Trév. Suppl.);
    soit 130 ans après la mort de François de Sales, et où le seul sens restreint indiqué n'est pas religieux mais militaire ("se dit ordinairement de ceux qui sont nouvellement entrés dans les troupes").

    confirmé par:

    Google Ngram Viewer

    Troublant, mais Hugo ne serait pas le premier à inventer la citation "qui va bien" au moment où on en a besoin.

    C'est pourquoi il faudrait en fait dépasser la simple question, objective, celle de savoir ce que veut-dire Larose en parlant de blancs-becs, parce qu'il n'y en a aucun moyen, faute d'en retrouver la source. On en est réduit aux hypothèses: des politiques inexpérimentés ? de jeunes abbés ? Autre chose encore ? A condition de justifier, tout est recevable.
    Et plutôt en poser une autre, plus subjective: quel sens lui, Hugo, accorde à blancs-becs dans cette citation de Larose ? Et pourquoi croit-il judicieux et nécessaire de l'intégrer dans son texte à ce moment-là ?

    On pourrait dire que comme nous, il n'en savait rien, mais que la citation était commode parce qu'elle s'appliquait à la situation (beaucoup de vieux, peu de jeunes), et qu'il attribue donc aux blancs-becs de Larose le sens qui lui convient. Ce ne serait pas le seul exemple de citation détournée de son sens premier pour l'appliquer à un autre objet ou simplement généraliser. Quand je dis à quelqu'un qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César, je ne parle pas de César.
    Ou alors, contrairement à nous, il connaissait le contexte (une discussion à propos de l'âge relatif des religieux), qui concordait parfaitement à son propos, mais il est resté énigmatique à ce sujet, en ne donnant qu'une réponse de Larose à une remarque fantôme de Halma.
    Ou alors encore par une sorte d'auto-suggestion, il s'est convaincu, en prenant appui sur cette mention (probablement inventée) de blancs-becs par François de Sales qui lui était restée à l'esprit (elle est dans son œuvre un peu antérieure à ce passage, c'est donc envisageable) que le terme avait le même sens dans la bouche de Larose.
     

    Yendred

    Senior Member
    Français - France
    Ou alors encore par une sorte d'auto-suggestion, il s'est convaincu, en prenant appui sur cette mention (probablement inventée) de blancs-becs par François de Sales qui lui était restée à l'esprit (elle est dans son œuvre un peu antérieure à ce passage, c'est donc envisageable) que le terme avait le même sens dans la bouche de Larose.
    J'opte pour cette hypothèse, mais le reste de votre analyse est très intéressante. Je pense qu'Hugo s'est simplement approprié ce terme coloré. Ce n'est pas l'unique fois dans l'oeuvre qu'il attribue des mots réellement prononcés par d'autres à certains de ses personnages.

    Comme dans le passage où Monseigneur Myriel revient très rapidement du synode des évêques convoqué à Paris : « Évêque d’un diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le dénuement, il paraît qu’il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l’assemblée. Il revint bien vite à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit : — Je les gênais. L’air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais l’effet d’une porte ouverte. »

    Ces mots furent en effet prononcés réellement d'une façon très similaire par l'académicien Pierre-Paul Royer auprès de qui Victor Hugo sollicita la voix pour son accession à l’Académie française 25 ans avant la publication des Misérables : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge, nous causons de notre passé. En entrant à l’Académie, vous, jeune homme, vous y apporteriez de l’air extérieur, et vous changeriez la température. Nous autres vieux, vous le savez, nous n’aimons pas les changements de température. »
     
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