les esprits forts au sens ancien de l'expression

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totor

Senior Member
Castellano rioplatense
Salut, les amis !

Jean-Luc Nancy, en parlant de la situation en Europe laissée par le Covid-19, écrit :

En Europe, les atermoiements, les scepticismes ou les esprits forts au sens ancien de l’expression occupent plus de place que dans beaucoup d’autres régions. C’est l’héritage de la raison raisonnante, libertine et libertaire — c’est- à-dire de ce qui pour nous, vieux Européens, représentait la vie même de l’esprit.

Je me demande si, en se reférant au sens ancien, il veut signifier un libre penseur.
 
  • Chimel

    Senior Member
    Français
    Un "esprit fort" désigne, de manière souvent un peu méprisante, un intello (critique), un beau parleur, quelqu'un qui se targue de ne pas penser comme tout le monde et qui le fait savoir...

    Je ne comprends pas pourquoi l'auteur précise au sens ancien de l'expression. Pour moi, il n'y pas de sens ancien et récent de cette expression, dont la signification n'a pas évolué avec le temps.

    Libre penseur a un sens plus précis (adepte de la libre pensée). Ce n'est pas la même chose et ce n'est pas un sens ancien de esprit fort.
     

    totor

    Senior Member
    Castellano rioplatense
    En tout cas, Chimel, Duneton, dans Le bouquet des expressions imagées, donne deux apparitions, les deux du siècle XVII, et de la plus ancienne, 1601, il écrit "indépendent en matière de religion", à mon avis un libre penseur.
     

    J.F. de TROYES

    Senior Member
    francais-France
    Je partage l'avis de Totor . Voici la définition du CNRTL : Personne qui croit faire preuve de force d'esprit en se situant au-dessus des croyances religieuses .
     

    Nanon

    Senior Member
    français (France)
    Le Littré dit sensiblement la même chose :
    Un esprit fort, celui qui affecte de se mettre au-dessus des opinions reçues, surtout en matière religieuse.
    Mais le surtout permet de parler aussi d'autre chose que de religion.

    Après, je ne sais pas qui Nancy désigne quand il parle de sens ancien...

    L'abbé Malebranche, au XVIIe siècle, décrit déjà Montaigne comme un esprit fort, et ce n'est pas un compliment :
    Ceux qui ont lu Montaigne savent assez que cet auteur affectait de passer pour pyrrhonien et qu’il faisait gloire de douter de tout [...] Il donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre, qu’il n’est pas possible qu’il ne fût de cette secte : il était nécessaire de son temps, pour passer pour habile et pour galant homme, de douter de tout ; et la qualité d’esprit fort dont il se piquait, l’engageait encore dans ses opinions. Ainsi, en le supposant académicien, on pourrait tout d’un coup le convaincre d’être le plus ignorant de tous les hommes, non seulement dans ce qui regarde la nature de l’esprit, mais même en toute autre chose. Car puisqu’il y a une différence essentielle entre savoir et douter ; si les académiciens disent ce qu’ils pensent, lorsqu’ils assurent qu’ils ne savent rien, on peut dire que ce sont les plus ignorants de tous les hommes.
    Page:Malebranche - De la recherche de la vérité.djvu/228 - Wikisource
    Ici, Malebranche reproche à Montaigne son scepticisme (au sens philosophique) plutôt que son impiété (mais douter de tout peut conduire à douter... de Dieu !).
     

    Bezoard

    Senior Member
    French - France
    En Europe, les atermoiements, les scepticismes ou les esprits forts au sens ancien de l’expression occupent plus de place que dans beaucoup d’autres régions. C’est l’héritage de la raison raisonnante, libertine et libertaire — c’est- à-dire de ce qui pour nous, vieux Européens, représentait la vie même de l’esprit.
    Je pense qu'ici les esprits forts sont ceux qui affectent de ne pas s'en laisser compter, qui affectent de ne pas se rendre aux évidences ou du moins au discours majoritaire ambiant, peut-être de ceux qui préfèrent perdre leur temps à raisonner, ergoter, au nom de la logique et des grands principes, plutôt que d'agir.
     

    Nanon

    Senior Member
    français (France)
    … précisément les sceptiques…
    Bien sûr, cher Totor, mais j'aurais dû préciser que je ne savais pas s'il se référait aux sceptiques de l'Antiquité grecque où à ceux d'une époque ultérieure. Je me débrouille avec Montaigne, mais je ne suis pas très forte sur Pyrrhon et Agrippa :p. Et je me méfie car, Nancy étant prof de philo, lui, il connaît tout.

    La Bruyère parle aussi des esprits forts. Même époque. Donc je ne sais pas où faire remonter l'ancienneté de l'expression...
     
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    totor

    Senior Member
    Castellano rioplatense
    Tiens !

    Je me débrouille très mal avec eux tous, et je n'ai lu qu'un peu Montaigne. N'oublies pas que je suis de la lointaine Sudamérique.

    Tout de même, n'oublies pas non plus que c'est la vision d'un philosophe, certes, mais du Covid-19, plus actuel impossible, et des sceptiques d'aujourd'hui.
     

    Chimel

    Senior Member
    Français
    En tout cas, Chimel, Duneton, dans Le bouquet des expressions imagées, donne deux apparitions, les deux du siècle XVII, et de la plus ancienne, 1601, il écrit "indépendent en matière de religion", à mon avis un libre penseur.
    Pour résumer, esprit fort aurait donc eu à l'origine le sens de libre-penseur (cf. les 2 citations du XVIIe siècle chez Duneton et la définition du Littré) et aurait évolué vers un sens plus large (esprit indépendant et sceptique, doutant de tout).

    Cela rend d'autant plus incompréhensible pour moi la précision au sens ancien de l'expression car le contexte de l'extrait de J.L. Nancy ne se réfère visiblement pas à la religion. Or le sens ancien serait précisément un sens religieux plus restreint.
     

    Nanon

    Senior Member
    français (France)
    Justement, @Chimel , c'est pour ça que je m'interroge : de qui parle Nancy quand il précise au sens ancien de l'expression ?
    Pourtant, il me semble que la question n'est pas jusqu'où on peu douter (la remise en question de la religion) mais quelles sont les conséquences concrètes de cette culture du doute (les atermoiements, les débats stériles, la perte d'efficacité).
     

    Bezoard

    Senior Member
    French - France
    Ce dont parle Nancy est la situation engendrée par la Covid. Ce n'est donc pas une question de religion.
    Mais il est vrai qu'on a pu constater, même sur ces questions scientifiques, des aspects dogmatiques.
     
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